Santé et progrès social, le cercle vertueux

En France, la politique de santé est une compétence de l’Etat. Si les critiques, plus ou moins fondées, sont nombreuses, notre système reste encore pour le moment, un des plus performants au monde. Cependant, il existe de nombreuses disparités inter et intra régionales concernant la santé de nos concitoyens.

L’échelle régionale est probablement une des plus adaptées pour conduire une politique de santé pertinente, car elle permet d’identifier précisément les besoins de la population sur le territoire régional et de connaître les acteurs, publics et privés, qui constituent l’offre de soins préventifs, curatifs, palliatifs et de réadaptation. La politique de santé régionale doit permettre de fixer des priorités régionales visant à promouvoir la santé de la population.

La santé des habitants de la région

La Picardie et le Nord-Pas-de-Calais étaient deux régions dont les indicateurs sanitaires étaient les plus préoccupants. Le prochain exécutif régional qui aura en charge la destinée de l’ensemble de ces territoires et de leurs habitants devra ainsi placer la santé au rang des priorités.

Voici une brève description des principaux indicateurs sanitaires.

Notre nouvelle grande région est celle où l’espérance de vie est la plus basse de France. A elle seule, cette situation résume tous les autres indicateurs sanitaires[1].

Parmi les problèmes de santé dont souffrent le plus les habitants de notre région : les cancers, les maladies cardiovasculaires (infarctus, accidents vasculaires cérébraux, etc.), respiratoires ou digestives. Ces pathologies et leurs déterminants (alcool, tabac, nutrition, activité physique) ne pourront être négligés et devront faire l’objet de politiques volontaristes tant pour mener les actions de prévention et de dépistage, que pour permettre un accès aux soins satisfaisant.

Nous sommes aussi sur la première marche d’un podium dont on se passerait bien pour de nombreux autres indicateurs (chiffres 2008-2010).

  • l’alcool : 18% de buveurs quotidiens contre 11% en moyenne en France ;
  • le diabète : près d’un habitant sur 10 touché, presque le double de la moyenne française ;
  • les accidents vasculaires cérébraux : 59,5 décès pour 100 000 habitants contre 45,9 en France
  • le suicide : le Nord Pas-de-Calais est la 3ème région française derrière la Bretagne et la Basse Normandie.

L’accès aux soins préventifs, curatifs, palliatifs et de réadaptation sur l’ensemble du territoire régional doit être une priorité. Afin d’atteindre ce but, la région devra s’appuyer sur des acteurs régionaux efficients.

Afin de guider les politiques régionales dans les domaines sanitaire et social, la région devra pouvoir bénéficier de chiffres fiables concernant l’état de santé de l’ensemble de la population, ainsi que de données sociales précises. Dans la région Nord Pas-de-Calais Picardie, plus qu’ailleurs, les inégalités sociales de santé nécessitent de pouvoir disposer de données croisées pour adapter au mieux les actions.

Afin de guider et relayer les actions de prévention et d’éducation à la santé, une instance régionale compétente en éducation et promotion de la santé sera indispensable pour permettre une action coordonnée sur l’ensemble du territoire, en s’appuyant si besoin sur des relais décentralisés.

Enfin, de nombreux acteurs et professionnels sont mobilisés pour améliorer la santé publique en région. Les représentants des professionnels et ceux des usagers du système de santé sont des acteurs et des relais indispensables pour mener une politique de santé cohérente, répondant aux besoins de la population. L’état de santé de notre région nous oblige à trouver des solutions innovantes et ambitieuses. C’est pourquoi nous suggérons également que la région s’appuie sur les universitaires de toutes disciplines qui travaillent sur la santé publique mais également sur les personnalités du monde de l’entreprise qui développent des solutions innovantes notamment dans le champ de la e-santé.

Concernant l’accès aux soins curatifs, palliatifs et de réadaptation, la région devra veiller à l’équilibre de l’offre hospitalière sur l’ensemble du territoire en lien avec les services de l’Etat. Les chiffres de la couverture médicale dans notre région montrent de fortes disparités intra régionales.

Si ces chiffres ne sont pas mauvais dans certaines zones où l’état de santé est pourtant déplorable – le bassin minier par exemple possède une densité médicale correcte mais des indicateurs de santé très mauvais – d’autres zones souffrent d’une pénurie de professionnels de santé de premiers recours. Au-delà des chiffres de la démographie des professionnels de santé, c’est à l’accès aux soins, notamment aux soins primaires de proximité, que devra veiller le futur exécutif régional.

L’accès aux soins n’est pas qu’une question de densité et de chiffres mais surtout une affaire de réseau. Donc, ne faut-il pas favoriser le développement des réseaux locaux de soins ? Les communautés de communes et la région doivent apporter une aide au développement de ces réseaux qui peuvent être numériques et/ou physiques. Les consultations spécialisées doivent rester accessibles pour les patients dont la mobilité peut s’avérer limitée en raison de leurs pathologies ou de leur vieillissement. Le développement de consultations de professionnels de santé délocalisées (ou à distance par télémédecine), doit être encouragé.

La formation des professionnels est un important levier pour développer leurs compétences et leurs capacités à répondre au mieux aux besoins sanitaires de la population. Plusieurs dispositifs incitatifs visant à favoriser l’installation des professionnels ont déjà été expérimentés : le Conseil Régional de Picardie avait ainsi instauré un soutien financier aux internes pendant leur formation en échange d’une installation dans la région à la fin de leur cursus (proposition reprise du Livre blanc des internes de Picardie). Ils doivent être maintenus, et si possible renforcés, notamment dans les zones dont l’accès aux soins primaires est le plus précaire. Une coordination renforcée avec les services de l’Etat, les communautés de communes et les unités et instituts de formation, aura pour objectif de faciliter l’installation de jeunes professionnels dispensant les soins primaires (médecins généralistes, dentistes, infirmiers, sages-femmes, kinésithérapeutes, orthophonistes, etc.) dans la région.

La formation des professionnels devra les préparer à exercer dans notre région. Le Conseil Régional aura tout intérêt à permettre une formation de haut niveau concernant la prévention et la prise en charge des consommations excessives d’alcool, de tabac, de cannabis et d’autres substances psychoactives, à l’attention portée à la nutrition et à la promotion d’une activité physique régulière. Ces jeunes et nouveaux médecins ou infirmiers devront être formés au travail interprofessionnel et aux outils de télémédecine afin de faciliter le développement du travail en réseau des professionnels de santé. Une collaboration étroite est donc indispensable avec les instituts de formation des professionnels de santé, les Unités de Formation et de Recherche en médecine, pharmacie et odontologie et les organismes de formation comme le Centre de Pédagogie Active SimUSanté.

Pour une approche transversale des politiques de santé régionales

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social ». Cette définition invite à considérer les politiques régionales de santé comme la promotion du bien-être de la population dans l’ensemble des dimensions humaines. N’est il pas utile de penser la santé régionale à travers ces trois vecteurs du bien-être : physique, mental et social ? Les politiques locales et régionales ont certainement plus de leviers pour interagir dans ces trois domaines que pour organiser la couverture médicale du territoire.

Le Conseil Régional compte parmi ses compétences les développements économique, social, sanitaire, culturel et scientifique de la région et l’aménagement de son territoire. Nous plaidons pour que l’amélioration de la santé de la population de notre région soit une préoccupation constante et transversale de l’ensemble des politiques régionales.

Promouvoir l’activité physique dans les politiques régionales

Depuis 2011, la Haute Autorité de Santé a établi des recom-mandations pour la pratique d’une activité physique. Les bienfaits sont démontrés tant sur le plan physique (prévention des maladies cardio-vasculaires et métaboliques, infarctus, accidents vasculaires cérébraux, hypertension artérielle, prévention de certains cancers, etc.) mais également psychique (effet bénéfique sur l’anxiété, la dépression, l’estime de soi). La prise en charge, coûteuse et régulière, de maladies chroniques telles que l’hypertension artérielle ou le diabète non insulino-dépendant, peut être améliorée par une activité physique régulière et adaptée. L’activité physique permet d’éviter ou de retarder la survenue de certaines maladies mais également d’améliorer la qualité de vie de patients souffrant d’une pathologie chronique. Notre région qui subit depuis plusieurs années une épidémie d’obésité aurait assurément beaucoup à gagner en favorisant l’accès à la pratique régulière d’une activité physique adaptée. Les politiques de santé publique locales ou régionales n’ont pourtant que trop peu essayé de développer la pratique régulière d’activités physiques. Certaines initiatives, comme le réseau « Picardie en forme » par exemple, ou le développement d’une offre d’activités physiques adaptées dans les clubs sportifs, mériteraient d’être soutenues et développées en améliorant l’information du public et des professionnels et en veillant à faciliter l’accès aux populations qui en ont le plus besoin. Il faut notamment favoriser la formation d’éducateurs sportifs dont les compétences seraient adaptées aux problèmes de santé. Au-delà des bénéfices sanitaires directement liés à l’activité physique, c’est également l’occasion de créer et de renforcer les liens intergénérationnels et sociaux. Dans le cadre des diverses politiques régionales (en matière de transport, de développement économique, ou de formation, etc.), la promotion de l’activité physique doit être systématiquement recherchée.

Les lieux d’exercice de ces activités physiques deviennent ainsi des lieux de promotion de la santé et non plus des investissements jugés souvent trop coûteux pour les collectivités. Il nous faut trouver des synergies, tant sur le plan des ressources humaines que des infrastructures. Par exemple, pour la ville de Lille qui possède très peu de piscines (4 bassins pour plus de 220 000 habitants), il est inenvisageable de mettre en place un programme d’activité physique basée sur la natation ou l’athlétisme (moins de 5 pistes pour la ville) !

Pour améliorer le bien-être physique de la population, il est nécessaire de développer la mise à disposition d’équipements sportifs. Il pourrait être intéressant de faire appel aux jeunes de la région en quête de formation et d’emploi, souvent sportifs, pour développer un grand programme régional articulé autour de l’activité physique, de la santé et de l’emploi. La sollicitation de partenariats privés pourrait être envisagée pour aider la mise en place de ces programmes de développement. Des partenariats public/privé pourraient aider au développement de lieux dédiés aux activités physiques (salles de sports, pistes ou terrains de tous types).

Le bien-être mental : une solution pour lutter contre les violences ?

Les violences physiques et psychologiques relèvent du domaine judiciaire. Cependant les conséquences sur la santé des personnes ne sont pas négligeables, à tel point que la loi de santé publique de 2004 a consacré un plan de lutte contre les violences. Notre région est particulièrement concernée, notamment si l’on considère la violence routière, les violences intra familiales et la violence envers soi-même comme les suicides. Les politiques nationales doivent être relayées et renforcées localement. Les violences familiales peuvent être une source de reproduction d’un mode de fonctionnement familial ainsi qu’un élément défavorable au développement des enfants. De plus, il existe une association fréquente entre les consommations de substances psychoactives comme l’alcool et d’autres drogues et les violences constatées. Ces consommations peuvent concerner tant les auteurs que les victimes. Les services sociaux et les services de police ont ainsi un rôle à jouer, en lien avec le système de santé, afin de permettre aux personnes impliquées dans ces situations de violence d’être prises en charge.

Le bien être social : comment donner confiance ?

Il est évident que le mal le plus profond qui nuit à la santé des habitants de notre région est le chômage. La valeur sociale du travail est indéniable et précieuse. Elle apporte les revenus qui permettent l’émancipation de l’individu mais surtout le travail permet une reconnaissance et une meilleure insertion au sein de la société.

La pénibilité et les mauvaises conditions de travail peuvent nuire à la santé mais l’absence de travail également. Il a en effet été prouvé que les personnes qui ont une activité professionnelle sont en moyenne en meilleure santé que la population inactive. Les politiques ambitieuses visant à favoriser le retour à l’emploi peuvent s’intégrer dans les politiques à mener pour améliorer la santé publique.

Dans le cadre professionnel, on doit envisager une politique volontariste de promotion de la santé au sein des entreprises en partenariat avec les représentants des salariés, du patronat et des services de la médecine du travail. Plusieurs travaux semblent montrer l’intérêt de promouvoir le bien-être et la qualité de vie au travail. Les bénéfices concernent la santé des salariés mais également la productivité de l’entreprise (réduction de l’absentéisme et des accidents du travail, renforcement de la motivation et de l’efficacité). Faciliter l’accès à l’activité physique (aide à la création de salles de sport dans les entreprises), favoriser la qualité nutritionnelle au sein des structures de restauration, favoriser l’accès à la culture, sont autant d’actions visant à favoriser le bien-être et la santé au travail.

La santé et le bien-être des habitants de la région doivent être des préoccupations constantes. Les liens entre la qualité de l’environnement et la santé sont prouvés. En 2012, le niveau de concentration des poussières en suspension (PM10) a été trop souvent dépassé dans la région. En moyenne, si les niveaux de polluants respectaient les normes établies par l’Organisation Mondiale de la Santé, nous pourrions espérer gagner 8 mois d’espérance de vie.

Conclusion

Les axes prioritaires d’une politique régionale de santé en Nord Pas-de-Calais Picardie :

  • Placer la santé et le bien-être des habitants comme préoccupation transversale de toute politique régionale ;
  • Appréhender la complexité de l’état de santé des habitants de la région en s’appuyant sur l’expertise des organismes, des professionnels et des usagers ;
  • Lutter en faveur d’un accès facilité aux soins de premier recours ;
  • Former les professionnels de santé au travail interprofessionnel en réseau ;
  • Lutter contre les déterminants qui nuisent à la santé des habitants de la région : alcool, tabac, nutrition, sédentarité ;
  • Favoriser le développement économique en prenant en compte la santé et la qualité de vie au travail ;
  • Développer l’approche communautaire en renforçant les collaborations entre élus, professionnels, associations et usagers sur un territoire donné ;
  • Devenir une région pilote en lançant un grand concours d’idées auprès des écoles supérieures pour repenser la médecine numérique de demain et faciliter les échanges entre professionnels et patients ;
  • Proposer d’inscrire l’activité physique comme priorité régionale avec comme objectif principal la santé des habitants et comme objectifs secondaires l’emploi et le développement d’infrastructures.

Raphaël Coursier, Chirurgien, Lille & Maxime Gignon, Médecin Universitaire, Amiens

[1] On vit beaucoup moins longtemps dans notre région qu’ailleurs. Un homme peut espérer y vivre pratiquement jusqu’à 75 ans et demi, une femme presque 83 ans. C’est 3 à 4 ans de moins que la moyenne nationale. En Ile-de-France par exemple, un homme peut espérer vivre jusqu’à 80 ans.

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